L’affiche de l’exposition (Médiathèque d’Arras)
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[Il y a quarante ans à Arras] – 28 mai 1976 : le cercle culturel Noroit inaugure l’exposition Edouard Pignon en présence de l’artiste.

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A l’occasion de son déménagement, l’agence d’Arras du quotidien « La Voix du Nord » a cédé en 2015 ses archives photographiques à la Médiathèque d’Arras. Le service Patrimoine dispose ainsi de plusieurs milliers de négatifs, formats 6×6 et 24×36, couvrant la période 1976-2004.

A l’aide de ces documents, et du fonds photographique des archives communales de la ville d’Arras et de la Médiathèque, nous inaugurons en ce mois d’avril 2016, une nouvelle rubrique intitulée « Il y a quarante ans à Arras… ». Une à deux fois par mois, nous évoquerons à quarante ans de distance, les événements qui, petits ou grands, ont rythmé la vie d’Arras et de son agglomération.

 

28 mai 1976 : le cercle culturel Noroit inaugure l’exposition Edouard Pignon en présence de l’artiste.

Né à Bully-les-Mines en 1905 dans une famille de mineurs, Edouard Pignon est d’abord galibot, puis peintre en bâtiment. Décidé à devenir artiste peintre, il gagne la capitale à la veille de la Deuxième Guerre Mondiale, où il travaille comme ouvrier en usine tout en suivant les cours du soir. Ses œuvres sont exposées pour la première fois en 1939.

Dans les années 1950, il travaille avec Picasso à Vallauris et pendant trois décennies il réalise des séries de tableaux : Voiles d’Ostende, Vendanges, Nus rouges, Nus géants… à contre-courant des modes et des académismes.

Bien que sympathisant communiste, il refuse l’académisme du réalisme socialiste, sans pour autant céder à l’abstraction qui pour lui « est une négation de la vie, en même temps qu’ne paresse de l’esprit ».

Edouard Pignon décède à l’âge de 88 ans en 1993.

Présent à Arras en 1976 pour l’inauguration de l’exposition qui lui est consacrée, Edouard Pignon est reçu à l’Hôtel de Ville par le Maire Léon Fatous qui  voit en lui « un artiste engagé au sens le plus noble », avant de l’inviter à signer le livre d’or de la ville.

 

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Il y a 400 ans à Arras :

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Il y a 400 ans à Arras : Robert Maudhuy imprime un manuel de correspondance.

Issu d’une famille arrageoise de caudreliers, son grand-père, Pierre Maudhuy était fondeur de cloches et de canons dans la première moitié du XVIe siècle, Robert Maudhuy voit probablement le jour dans les années 1560-1570. En 1592, il succède à son oncle, le libraire Claude de Buyens.

Son atelier et sa boutique se situent rue Vinocq (actuelle rue Jaques-Le-Caron, n° 1 sur le plan). Il prend comme enseigne et marque typographique la mention “Au nom de Jésus” , ce qui laisse penser qu’il a le soutien et la clientèle des jésuites, qui prennent la direction du collège d’Arras à partir de 1603. L’atelier de Maudhuy est le deuxième en importance après celui de son concurrent arrageois Guillaume de La Rivière, l’imprimeur le plus important d’Arras au XVIIe siècle. En 1624, Maudhuy absorbe l’imprimerie de François Bauduyn, devenu son gendre après avoir épousé sa fille Marie en 1614. Il meurt en juillet 1632 et est inhumé dans l’église Saint-Géry (n° 2 sur le plan), qui s’élevait sur l’emplacement de l’actuelle place des Etats d’Artois.

Arras à la fin du 16e siècle

Arras à la fin du 16e siècle

Détail du plan

Détail du plan

La période qui s’étend d’environ 1590 à 1630 reste la plus faste pour les imprimeurs arrageois d’avant la Révolution de 1789. Sur les 430 impressions parues aux XVIème et XVIIème siècles dans la ville, 320 le sont durant cette période. Malgré cela, la production typographique reste faible à cause de la proximité des ateliers de Douai et de Lille. Sous l’Ancien Régime, les imprimeurs-libraires des petites et moyennes villes sont entièrement dépendants de la clientèle locale (administrations, cours de justice, collèges et universités).

70 éditions issues de l’atelier de Robert Maudhuy sont répertoriées durant sa période d’activité, de 1592 à son décès. 36 d’entre elles sont conservées dans le service Patrimoine de la médiathèque d’Arras.

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Le Vray et parfait stille pour bien et briefvement disposer et escrire toutes sortes de lettres… paraît à Arras en 1616. L’auteur n’est pas connu mais l’ouvrage a déjà été édité à Paris l’année précédente par l’imprimeur-libraire Toussaint Du Bray.

Le commerce de livres entre la France et l’Artois n’est pas toujours facile, puisqu’Arras fait partie des Pays-Bas espagnols, administrés depuis Bruxelles par les archiducs Albert et Isabelle, gouverneurs de la province pour le compte du roi Philippe III d’Espagne.

Cela a donc conduit Robert Maudhuy à imprimer lui-même l’ouvrage plutôt que d’en faire venir des exemplaires de Paris.

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Le Vray et parfait stille… renferme dans ses 320 pages, plus de 80 modèles de lettres, bien différents de nos manuels de correspondance actuels. Ces lettres émanent pour la plupart de Gentillhommes, Seigneurs, ou honnêtes hommes et traitent souvent de cas moraux ou sentimentaux plutôt que de problèmes administratifs.

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La marque de Robert Maudhuy reprend les trois lettres IHS, traduisant et abrégeant le nom de Jésus d’après la langue grecque. Il y ajoute la croix et les trois clous de la Passion.

Le 1er Janvier 1916 à Arras, d'après Jules Mathon.
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Le jour de l’An 1916 à Arras, d’après Jules Mathon

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Fonctionnaire aux Contributions indirectes depuis 1889, Jules Mathon (1867-1945) dirige l’entrepôt des tabacs d’Arras au moment où éclate la Première Guerre mondiale. Il fait alors partie des rares fonctionnaires qui restent dans Arras pendant les quatre ans du siège de la ville. Durant cette période, il va couvrir de grandes feuilles blanches réglées d’une écriture longue et penchée. Son journal qui comprend plus de mille pages est extrêmement détaillé : pour chaque jour, on y trouve la météo, le nombre d’obus tombés, l’heure de leur chute, leur localisation précise en ville, ainsi que le nombre et le nom des victimes… Son crayon se fait souvent accusateur : officiers incapables, soldats ivrognes ou pillards, Jules Mathon laisse paraître son indignation à de nombreuses reprises.

Le 1er Janvier 1916 à Arras, d'après Jules Mathon.

Le 1er Janvier 1916 à Arras, d’après Jules Mathon.

Du 1er Janvier 1916. Un peu de pluie; tempête le soir. Vers 1h soir, 7 obus de 210 dans la direction de St Michel, matin et après-midi, peu de canonnade.

Les Allemands ont un peu tiré dans les alentours d’Arras. Canonnade au nord, assez vive, vers 1h soir.

Un état-major venu d’Achicourt habite les maison Marchand, rue Frédérique Degeorges. Une équipe de soldats remplit de chaux des sacs à terre et s’occupe de l’installation des M. M. les officiers. Des poêles sont installés dans les caves, dans les salons. La fumée noircit les murs. Respect de la propriété privée!

Il paraît que lors d’une attaque, en 7bre 1915, sur Roclincourt, des officiers qui devaient participer à l’assaut sont restés dans leurs abris.

On me dit que l’on fait évacuer Achicourt.

Des soldats ivres traînent dans les rues et entrent pour boire, dans les cabarets. Où sont les officiers ? Ils font la noce ! Où est la discipline ? À l’eau !

Nuit calme.

Le 1er janvier 1916 a ressemblé au premier janvier 1915. Même temps, même canonnade. Que la vie est belle !

Il reçoit la Légion d’Honneur en février 1918 avec la citation suivante : « … En toutes circonstances, si périlleuses fussent-elles, s’est appliqué à rendre service à ses concitoyens… Jouit de l’estime et de la considération générale de tous ses concitoyens ».

Conseiller municipal d’Arras entre les deux guerres, Jules Mathon reste de nouveau à son poste aux heures sombres de la débâcle de 1940 et forme sous l’occupation un groupe de résistance. A son décès en avril 1945, une foule nombreuse lui rend hommage en accompagnant son cortège funèbre.

Auguste Coty (1887-1950)
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Auguste Coty photographie Arras pendant l’hiver 1914-1915

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Originaire du Havre, Auguste Coty (1887-1950) rejoint le 136e régiment d’infanterie de Saint-Lô, à la déclaration de guerre en août 1914.

[L'auteur, Auguste Coty]

Auguste Coty (1887-1950)

C’est en qualité de médecin qu’il participe avec ses camarades normands à la défense de Blangy et du faubourg Saint-Sauveur d’Arras durant l’automne et l’hiver 1914-1915. Le régiment est ensuite engagé à Roclincourt au cours de l’offensive d’Artois de mai 1915.
Grâce à lui et à son appareil photo, nous possédons un témoignage visuel exceptionnel sur le quotidien des poilus au moment où le front se fige aux portes d’Arras.

 

 

A la porte du même P.S. brancard roulant à une roue inventé et crée par nos brancardiers. De g. à d. Tillaux, Turquatel, Lucas.

« A la porte du même P.S. brancard roulant à une roue inventé et crée par nos brancardiers.
De g. à d. Tillaux, Turquatel, Lucas.« 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ses clichés pris souvent en première ligne, ce qui reste rare durant toute la Première Guerre mondiale, sont empreints d’une grande authenticité. Ils nous montrent les soldats mais aussi la ville d’Arras et ses faubourgs, au début d’un siège qui va durer quatre ans.

La Place de la Gare d'Arras à la fin de l'année 1914, album photographique d'Auguste Coty, planche 40.

La Place de la Gare d’Arras à la fin de l’année 1914, album photographique d’Auguste Coty, planche 40.

Auguste Coty sert comme médecin aide-major au 136e puis au 88e Régiment d’Infanterie, d’août 1914 à juillet 1919.
Croix de Guerre, titulaire de trois citations, deux fois blessé, il est fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1923 avant de devenir Officier du même ordre en 1947, en raison de son dévouement comme médecin-chef de la Défense Passive de la ville du Havre entre 1940 et 1944.

Jeanne Gaston à sa porte, au numéro 14 de la Grand'Place d'Arras.
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Jeanne René, la Madelon d’Arras.

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Lorsqu’en Août 1914, un certain Sioul, artiste de seconde catégorie, est mobilisé au 17e régiment d’artillerie, cantonné à Fontenay-sous-Bois. Il emporte dans son paquetage la partition de Quand Madelon que Charles Joseph Pasquier Bach avait créée sur la scène de l’Eldorado au début de la même année. Les camarades apprennent la chanson avec Sioul, puis la répandent dans d’autres régiments, d’autres casernements, les gares, les hôpitaux, etc. Après l’armée française, ce sont les civils qui finissent par connaître la chanson grâce aux poilus.

Quand Madelon :

« Pour le repos, le plaisir du militaire,
Il est là-bas à deux pas de la forêt
Une maison aux murs tout couverts de lierre
Aux vrais poilus c’est le nom du cabaret

La servante est jeune et gentille,
Légère comme un papillon.
Comme son vin son œil pétille,
Nous l’appelons la Madelon
Nous en rêvons la nuit, nous y pensons le jour,
Ce n’est que Madelon mais pour nous c’est l’amour. »

Vous pouvez entendre cette chanson populaire en cliquant sur le lien ci-dessous :

Quand Madelon , chanson créée par Bach en 1914

Une « Madelon » existe à Arras, au numéro 14 de la Grand Place exactement. Elle se prénomme Jeanne, Elle fait partie d’une fratrie de quatre enfants née de l’union de Gaston René, tireur de vin, et d’Angèle Lebas, cabaretière. La famille s’installe à cette adresse dès 1896, dont Gaston René est propriétaire depuis un an. Neuf ans plus tard, la maison familiale devient un estaminet, « Au fer à cheval doré ».

Jeanne Gaston à sa porte, au numéro 14 de la Grand'Place d'Arras.

Jeanne Gaston à sa porte, au numéro 14 de la Grand’Place d’Arras.

Jeanne n’est âgée que de 24 ans lorsque la guerre éclate. En octobre 1914, elle est blessée par un obus qui tue son père. Auguste Coty, médecin major du 136e régiment d’infanterie de Saint-Lô, est à Arras. Il témoigne:

Extrait de l'album photographique d'Auguste Coty, conservé à la Médiathèque.

Extrait de l’album photographique d’Auguste Coty, conservé à la Médiathèque.

Jeanne Gaston fut blessée en Octobre 14 par un obus qui tuait son père. Je la soignai, elle guérit et me paya de sourires… Et rien de plus… Mais cela comptait.

 

 

Voici le sourire de la jeune femme qu’Auguste Coty baptise « la Madelon » dans son album photographique.

Portrait de Jeanne René, album photographique d'Auguste Coty.

Portrait de Jeanne René, album photographique d’Auguste Coty.

Au lendemain de la Grande Guerre, l’estaminet sera tenu par la mère de Jeanne René jusqu’en 1939.

Pierre Cressonnier à Gauche
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Pierre Cressonnier, clerc d’avoué arrageois dans la Grande Guerre (1861-?)

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À la veille du conflit, le clerc d’avoué Pierre Cressonnier travaille dans l’étude arrageoise de Gustave Tricart rue Chanzy. À partir de septembre 1914, il devient le dépositaire des titres et dossiers de l’étude, G. Tricart étant réfugié à Bellevue en Seine-et-Oise. Il veille alors sur les biens et les dossiers de son employeur à qui il rend compte très régulièrement par courrier.Lettre de Pierre Cressonnier du 21 octobre 1914

lettre de Pierre Cressonnier le 21 octobre 1914

lettre de Pierre Cressonnier. Arras, le 21 octobre 1914

 

Pierre Cressonnier à Gauche

Pierre Cressonnier à Gauche

Au travers des quelques 180 lettres conservées sur une durée de quatre ans, on peut suivre Pierre Cressonnier s’acquittant scrupuleusement de sa tâche. Si l’étude de Gustave Tricart est bombardée dès octobre 1914, P. Cressonnier continue de veiller sur les valeurs et titres enterrés dans le jardin, auxquels il fait de fréquentes et sibyllines allusions dans sa correspondance. Il rédige ses lettres la plupart du temps en deux parties : la première où il s’efforce de rassurer G. Tricart et sa famille sur le sort de leurs biens, et la seconde, où il tient un journal hebdomadaire des évènements survenus à Arras. Dans le même temps, Pierre Cressonnier est nommé greffier du tribunal d’Arras et auxiliaire du juge de paix en juillet 1915. Il ne quitte Arras qu’au moment de l’offensive allemande du printemps 1918. Au lendemain du conflit, c’est à Chaulnes qu’il officie en tant que juge de paix.

 

Carnet de Jules Cronfalt, Arras du 8 au 10 décembre 1915
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Jules Cronfalt, témoin de la Grande Guerre à Arras

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Préposé en chef de l’octroi d’Arras en 1914, Jules Cronfalt (1858-Carnet de guerre de Jules Cronfalt1928) demeure à son poste durant tout le conflit. Il va également consigner durant quatre ans sur des carnets et des cahiers d’économat, les événements qu’on lui rapporte ou dont il est le témoin.

 

Ses « notes journalières » sont souvent succinctes mais vont toujours à l’essentiel, sans jamais s’appesantir sur sa situation personnelle ou son activité au service de la commune.

Carnet de Jules Cronfalt, Arras du 8 au 10 décembre 1915

La conduite de Jules Cronfalt lui vaut une citation civile dont sont extraites les lignes suivantes :  « Resté à son poste durant tout la durée du siège d’Arras… n’a jamais cessé de sauvegarder, sous les obus allemands les intérêts du Trésor en même temps que ceux de la Ville. Grâce à ses efforts, a pu procurer à la Ville le seul revenu encore susceptible d’alimenter la caisse municipale ».

En 1920, il reçoit en récompense des ses services la Légion d’Honneur, des mains d’Eugène Minelle, ancien maire d’Arras.

Pierre Flament, L’École nationale des Chartes : portraits de combattants, bibliothèque numérique, http://bibnum.enc.sorbonne.fr/histoire-enc/3130 .
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Pierre Flament, bibliothécaire de la ville d’Arras (1878-1916)

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Archiviste-paléographe en 1900, Pierre Flament débute à la Bibliothèque nationale avant d’être nommé archiviste départemental de l’Allier en 1903. Nommé en 1913 dans le Pas-de-Calais, il assure les fonctions d’archiviste départemental et d’archiviste et bibliothécaire de la ville d’Arras.

Pierre Flament, L’École nationale des Chartes : portraits de combattants, bibliothèque numérique, http://bibnum.enc.sorbonne.fr/histoire-enc/3130 .

Pierre Flament, L’École nationale des Chartes : portraits de combattants, bibliothèque numérique, http://bibnum.enc.sorbonne.fr/histoire-enc/3130 .

Pour les archives départementales, il prépare un ambitieux projet d’installation dans une nouvelle partie de l’abbaye Saint-Vaast et de reclassement de l’ensemble des fonds.

Mobilisé en août 1914, blessé dès le 14, il fait l’objet d’une citation le 12 septembre et obtient la Légion d’honneur le 20 novembre.

Revenu à Arras en août 1915 pour organiser le sauvetage des documents et leur transfert à l’arrière, il rejoint son unité en 1916. Il est tué à l’ennemi le 1er août 1916 au Bois-Fumin (Meuse).

La bibliothèque de l'abbaye Saint-Vaast avant la Grande Guerre. (Collections iconographiques de la Médiathèque de l'abbaye Saint-Vaast)
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La bibliothèque dans la tourmente de la Grande Guerre

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En août 1914, lorsque la guerre éclate, rien ne prédestine Arras à connaître un tel martyre. Pierre Flamenti, archiviste départemental et bibliothécaire municipal, est mobilisé dès les premiers jours du conflit.

Le souvenir de 1870, qui ne provoque aucune destruction dans la ville, et le sentiment partagé par tous que la guerre sera courte, n’entrainent aucune mesure pour mettre à l’abri les collections de la bibliothèque municipale. Tout au plus, comme en 1870, les collections précieuses, sous le contrôle d’Edmond Morel et de Fernand Lennel, bibliothécaires adjoints, sont mises en caisse et descendues dans les caves du palais Saint-Vaast.

L’incendie de l’hôtel de ville le 6 octobre 1914 et plus particulièrement le sauvetage périlleux des archives communales, dont une partie est irrémédiablement détruite et leur transfert à l’abbaye Saint-Vaast, n’entraînent pas plus de mesures de protection.

Le 5 juillet 1915, vers 16h, c’est sur une grande salle, encore remplie de tous ses trésors littéraires, que les premiers obus tombent. A 17h30, « la superbe bibliothèque devient la proie des flammes. […] tout secours devient superflu»ii. Le feu se propage rapidement aux toitures puis aux planchers. A 20h, Les toitures s’écroulent et à 21h30, c’est la façade de la bibliothèque qui tombe.

« Elle brûle la merveilleuse bibliothèque des bénédictins avec ses salles annexes et son vaisseau peut-être unique au monde. Sous les cuisantes caresses du feu, les riches lambris de chêne gémissent et se tordent. Sous la pluie des obus incendiaires, les parquets s’entrouvrent et flamboient. Elle croule dans le brasier cette galerie gracieuse qui, malgré son énorme poids de livres, paraissait si svelte, si légère. L’un après l’autre, chaque rayon, dévoré, y laisse tomber ses trésors, legs précieux d’un studieux et admirable passé. C’en est fait pour toujours des cinquante mille volumes de la bibliothèque, dont beaucoup avaient été feuilletés par les moines civilisateurs des abbayes de Saint-Vaast, de Mont-Saint-Eloi, de Maroeuil, d’Auchy-les-Hesdin. En les ouvrant, on pouvait se figurer vivre avec eux ; on se sentait transporté bien loin dans le temps et dans l’espace ; on planait dans une atmosphère plus haute et plus sereine, saturée de paix, de charité, de désintéressement, d’idéalisme. »i

i « La Kultur » in Le Lion d’Arras n° 25 du 25 juillet 1916.

Le feu détruit la quasi-totalité des fonds. Les 50 000 volumes imprimés sont partis en fumée. Les collections de périodiques sont anéanties. Les 1 200 manuscrits de Victor Advielle sont détruits. Des 209 incunables qu’elle possède alors, un seul est sauvé des flammes, étant mis à l’abri avec les manuscrits les plus précieux. L’ensemble des catalogues et des fichiers sont également détruits. Tous les registres d’entrée et d’inscription disparaissent, empêchant ainsi de connaître qui fréquente la bibliothèque de 1784 à 1914.

Après l’incendie, les ruines sont fouillées à la recherche d’ouvrages. Pierre Flament, alors capitaine au 413e Régiment d’infanterie, est renvoyé à Arras pour procéder à l’évacuation des archives et des ouvrages. Le 21 août 1915, un convoi emporte à la Bibliothèque Nationale les manuscrits et livres mis à l’abri, afin de les protéger. Ils ne reviennent à Arras qu’en 1920.

Arras, la bibliothèque

Arras, la bibliothèque (Collections iconographiques de la Médiathèque de l’abbaye Saint-Vaast)

 

A la fin de la guerre, la bibliothèque n’est plus qu’un monceau de ruines que les bombardements continus jusqu’en 1918 achèvent d’éventrer. La destruction du « grand vaisseau de Saint-Vaast » entraine la perte irrémédiable de collections qui faisaient la fierté et la richesse de la bibliothèque d’Arras, l’une des trente-trois bibliothèques classées de France en 1897. La reconstruction s’avère difficile et coûteuse. C’est un nouveau départ qui attend la bibliothèque.

i Pierre Flament est tué au combat le 1er août 1916 au Bois-Fumin, secteur des Éparges, au pied des côtes de Meuse

ii « Un document » in Le Lion d’Arras n°25 du 25 juillet 1916.

le musée et la cour de l’ancien évêché pendant l’incendie le 6 juillet 1915, E.R. Médiathèque de l'abbaye Saint-Vaast, collections iconographiques.
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L’incendie de l’abbaye Saint-Vaast (5 et 6 juillet 1915) 1/2

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Parmi les nombreux témoignages de l’incendie de l’abbaye Saint-Vaast les 5 et 6 juillet 1915, certains articles publiés dans le journal hebdomadaire, le Lion d’Arras, relatent précisément les événements qui se déroulent lors de ces journées et l’émotion qu’engendre la destruction de ces richesses patrimoniales.

Le document publié dans le numéro 25 du Lion d’Arras, paru le 25 juillet 1916 est le rapport détaillé de l’agent de la police auxiliaire, Louis Vignez, sur les lieux lors de la première nuit de l’incendie. 

Vue aérienne de l’incendie de l’abbaye Saint-Vaast prise le 6 juillet 1915 par l’officier aviateur allemand Joseph Aumann.  Médiathèque de l'abbaye Saint-Vaast, collections iconographiques.

Vue aérienne de l’incendie de l’abbaye Saint-Vaast prise le 6 juillet 1915 par l’officier aviateur allemand Joseph Aumann. Médiathèque de l’abbaye Saint-Vaast, collections iconographiques.

UN DOCUMENT – publié dans le numéro 25 du 25 juillet 1916.

[…] Résumé de l’Incendie du Palais-St-Vaast – 5 ET 6 JUILLET 1915

« Nous, agent Vignez, le 5 juillet 1915, à 16 heures, un incendie ayant éclaté sur l’aile gauche du Palais Saint-Vaast, à l’endroit réservé aux archives, incendie causé par une bombe incendiaire allemande, mon chef, M. Pugnières, Commissaire central, me donne l’ordre de me rendre sur les lieux pour y établir le service d’ordre, ce qui fut fait.

Pendant ce temps, une brigade de gendarmerie arrive, et, malgré le feu intense de l’ennemi, se précipite dans la Cour d’honneur.

Les flammes enveloppent déjà la partie du bâtiment affectée aux Archives ; quelques pompiers installent les tuyaux et mettent une pompe en batterie près de la cour du Musée. Aussitôt, les gendarmes s’en emparent et, avec un grand courage, refoulent dans les tuyaux une eau malheureusement bien insuffisante car pour alimenter cette pompe on doit aller chercher le précieux liquide, seau par seau, dans les caves de la « Soupe populaire ». Malgré un travail dur et opiniâtre, il est impossible de combattre efficacement les énormes progrès de l’incendie qui ravage ce beau monument et les précieuses Archives qu’il renferme.

17 h. — Une rafale de mitraille arrive ; je crois pouvoir évaluer le nombre d’obus à 15 du calibre 105, mais sans certitude pour le calibre. Quelques obus mettent le feu aux bâtiments transversaux. Les pompiers essaient d’isoler l’incendie et, sous le feu de l’ennemi, montrent un courage et une abnégation vraiment admirables qui me laisseront un mémorable souvenir des sentiments héroïques de ces humbles Arrageois.

17 h. 1/2. — Trois rafales d’obus qui mettent le feu à l’aile droite du bâtiment (ancien évêché). Pendant ce temps l’aile gauche continue à brûler ; du côté des Archives, la superbe Bibliothèque devient la proie des flammes. Je juge à ce moment que tout secours est superflu. Rien ne pourra arrêter les progrès effrayants de l’incendie, les deux ailes étant en feu et les bâtiments transversaux commençant à brûler.

Seize hommes d’infanterie viennent à la pompe relayer les gendarmes qui sont à bout de forces. Ils sont commandés par un lieutenant qui me paraît chétif et blessé, car il se traîne lourdement en s’appuyant sur un bâton. Par suite de l’impression terrifiante que me produit l’incendie, je n’ai pu remarquer le matricule de ses hommes et de lui-même.

18 H. — Une nouvelle section de militaires arrive, qui s’occupe de l’enlèvement des toiles du Musée, sous la direction de M. Leroy, membre de la Commission, assisté de quelques personnes d’un dévouement au-dessus de tout éloge ; je cite MM. les abbés Miseron et Flament, vicaires de la Cathédrale ; MM. Deruy et Godefroy ; M. le Procureur ; M. Pierre Fèrret. Ils transportent les choses précieuses et anciennes sur le perron de la Cour d’honneur.

Pendant ce temps une nouvelle équipe de soldats s’organise sous la direction de M. Lavoine, archiviste, pour mettre à l’abri les anciennes archives municipales déjà sauvées une première fois de l’incendie de notre Hôtel de Ville ; on les transporte dans les caves ayant servi d’ambulance.

Avec sa compétence professionnelle, M. Lavoine choisit les archives à sauver, pendant que M. Eugène Théry organise la chaîne de soldats qui les transportent en sûreté.

19 h. 1/2. — Tout secours est jugé impossible pour sauver l’aile gauche du Palais ; quelques tuyaux crèvent et empêchent l’alimentation de la lance, malgré le travail acharné d’une quinzaine de militaires et de gendarmes qui se relèvent mutuellement. Tous travaillent avec une ardeur splendide, mais en vain.

20 h. — Les toitures des Archives et de la Bibliothèque s’écroulent ; le second étage est en feu, le Musée commence à flamber au milieu d’une fumée opaque. Les pompiers travaillent avec acharnement. J’ai à signaler particulièrement le pompier Ch. Jamart qui se précipite, malgré le danger, à plusieurs reprises, dans le brasier. Trois obus éclatent dans la fournaise de deux en deux minutes, ce qui force les braves pompiers à descendre de leur poste devenu par trop dangereux.

Je vis à ce moment le brave M. Wacquez, malgré son grand âge, donner des ordres secs et sévères comme un officier conduisant ses hommes sous le feu de l’ennemi ; c’était sublime de voir ce noble vieillard se dévouer ainsi pour sauver les ruines de sa petite patrie qu’il aimait autant que la grande. Je garderai le souvenir ému de ce moment tragique où jugeant tout secours superflu et dangereux pour ses hommes, il força Jamart à redescendre et, lui-même, sortit du bâtiment, noir de fumée, tête nue, ayant sans doute perdu son casque dans le brasieri.

20 h. 1/2. — Tout le Palais est en feu, sauf la moitié du Musée, du côté de la rue de la Madeleine ; les toitures et les plafonds tombent, minés par l’incendie, faisant jaillir à 15 mètres au-dessus du bâtiment des gerbes de feu et d’étincelles. La fumée est intense, la position devient intenable et terrifiante. Cinq obus, incendiaires à mon avis, tombent sur la toiture du Musée déjà en feu et attisent encore l’incendie. La pompe ne fonctionne plus que par intermittence ; d’ailleurs tout flambe à la fois ; où porter secours ? Je me tiens dans la Cour d’honneur, frémissant d’horreur devant cet incendie formidable ; à ce moment 40 pièces environ, seulement, du Musée sont sauvées du désastre. Je suis à même de le savoir, ayant pris la garde de ces débris au fur et à mesure du sauvetage. Je vis redescendre les pompiers et M. Leroy par le grand escalier d’honneur, tout secours étant jugé impossibleii.

le musée et la cour de l’ancien évêché pendant l’incendie le 6 juillet 1915, E.R. Médiathèque de l'abbaye Saint-Vaast, collections iconographiques.

le musée et la cour de l’ancien évêché pendant l’incendie le 6 juillet 1915, E.R. Médiathèque de l’abbaye Saint-Vaast, collections iconographiques.

21 h. — Le feu redouble d’intensité sur la partie supérieure du bâtiment ; quelques plafonds tombent à la galerie des Médailles, ce qui me fait prévoir que les objets déjà sauvés sont en danger. J’invite un gendarme à me prêter main-forte, et nous transportons ces objets et quelques gravures et toiles qui se trouvaient sur le perron dans les caves de l’aile gauche. L’incendie fait rage sur tout le bâtiment, produisant un grondement sourd et lugubre dans la nuit, semblable à un bruit de moteur infernal.

21 h. 1/2. — Quelques obus éclatent à nouveau sans que je puisse apprécier quelle partie du bâtiment ils écrasent. Un écroulement se produit dans les galeries des Archives ; les deux étages sont tombés. L’ennemi, voyant les étincelles s’élever à une grande hauteur et se rendant compte quel le bâtiment s’écroule lance encore une rafale de 25 à 50 obus, occasionnant une panique générale. Tout le monde se précipite dans les caves, sans savoir exactement ce qui se produit. On se regarde effaré. Je pénètre avec les gendarmes à l’endroit de la « Soupe Populaire », et en remonte quelques minutes après pour me rendre compte des progrès de l’incendie. Arrivé au milieu de la Cour d’honneur, je reste consterné devant le spectacle de tant de merveilles amassées par nos ancêtres, détruites ainsi en un instant par ces barbares modernes. Des larmes m’en montent aux yeux. Je redescends demander du secours aux gendarmes pour tenter le sauvetage des toiles de la grande galerie de tableaux. Un jeune gendarme m’offre spontanément son concours, puis un deuxième et enfin un troisième.

22 h. — Je sors le premier en leur faisant remarquer une toile restée sur le perron. Ils me demandent d’attendre encore un instant ; mais, voyant les toitures s’écrouler an fur et à mesure, je me précipite sur le perron afin de sauver cette toile, une marine d’un artiste de notre Arras, Zacharie Bâton. Je descends le perron, la toile en mains ; au même instant; un sifflement caractéristique se fait entendre ; j’essaie de courir me mettre à l’abri, mais trop tard ; je suis projeté à une hauteur de soixante centimètres environ, l’obus ayant éclaté à quatre mètres, et je retombe lourdement sur le tas de charbon qui se trouve près du perron. J’ai la chance de m’en tirer sans contusions et je rentre dans la cave, toujours avec ma toile, à la grande stupéfaction des gendarmes qui m’avaient vu renversé par l’explosion. C’est la cinquième fois depuis le début de la guerre que je m’en tire aussi heureusement…

La cour est tout-à-fait déserte ; quelques craquements de charpentes minées par l’incendie, du côté de l’aile gauche, nous font frissonner ; ce sont les toitures et les étages qui tombent sur la galerie des tableaux. Les gendarmes m’engagent à prendre quelque chose et me conduisent vers Mme Ruff qui se trouve à la «Soupe populaire»iii. Elle me sert un petit repas que je mange avec une hâte fébrile, car la vision de l’incendie ne me quitte pas, et je remonte précipitamment avec les trois jeunes gendarmes qui m’avaient promis leur concours. Nous sortons sans hésitation et, en hâte, nous montons à la galerie de tableaux pour essayer le sauvetage des œuvres d’art qui sont exposées à la destruction.

22 h. 1/2. — Une fumée épaisse envahit déjà la galerie mais, devant les toiles provenant d’artistes célèbres, j’hésite, je recule devant le démontage de ces œuvres splendides ; la galerie n’est pas encore entamée ; cependant le feu crépite au-dessus et à côté ; mais si les plafonds résistent ? Si le feu ne gagne plus ?… Mon angoisse est inexprimable ; je ne sais à quoi me résoudre.

22 h. 3/4. — A ce moment, j’aperçois à travers le plafond les flammes qui rongent le dessus de la salle ; il n’est que temps ; je n’hésite plus et, n’apercevant personne de compétent pour donner les conseils nécessaires, je me décide à commencer le travail.

Le décrochage n’est pas chose facile ; l’importance de certaines toiles, le poids, la grandeur, représentent un obstacle presque insurmontable pour quatre hommes ; cependant
nous réussissons à enlever les deux tableaux représentant les Bourgeois de Calais qui sont
les pièces les plus grandes de la galerie.

Un obus éclate et perce le plafond de la galerie ; nous sommés renversés et un des gendarmes qui se trouve à quatre mètres de moi tombe si lourdement qu’il ne peut se relever. Je lui crie :

« Etes-vous blessé ? »

« Non », me répond-il.

Mais au même instant une partie du plafond cède, le feu enveloppe le pauvre garçon ; sa position est critique ; je cours vers lui et réussis à le traîner sur une longueur de dix mètres environ. Fort heureusement il s’en tire sans blessure ni brûlure, sauf sa tunique qui commençait à flamber. Il se relève et me remercie avec effusion. Naturellement, je lui fais remarquer que je n’ai fait que mon strict devoir.

L’incendie devenant de plus en plus menaçant, je donne l’ordre de continuer et ces braves gens, avec un entrain et un courage merveilleux qui resteront gravés dans ma mémoire, continuent le sauvetage au risque de leur vie dans cette fournaise.

23 h. — Environ quarante toiles sont sauvées. J’encourage mes hommes ; on ne regarde plus ce que l’on prend, on se contente d’aller vite, car le temps va manquer. Deux marbres blancs superbes qui se trouvent au milieu de la galerie résistent par leur poids à tous nos efforts ; il est impossible de les sauver, ils sont comme retenus au sol.

23 h. 1/2. — Notre entrain est toujours merveilleux ; la sueur coule sur nos corps fatigués ; on n’entend que la course précipitée des hommes allant et venant pour sauver le plus de toiles possible. Il est splendide de voir l’organisation qui s’est faite en un instant. Sans aucune préparation, les hommes vont et viennent, obéissant aux coups de sifflet ou aux signes que je leur fais, à la lueur sinistre de l’incendie ; il semble qu’une théorie ait été apprise d’avance.

Minuit. — Un des gendarmes monte sur une échelle pour essayer de décrocher les toiles vers la porte du milieu. Malgré tous nos efforts elles résistent ; j’ai beau revenir à la charge ; impossible de les avoir, et, malgré tout notre désir de tout sauver, nous sommes obligés de les abandonner. D’ailleurs, beaucoup de toiles gisent encore sur le plancher ; les gendarmes, sur ma recommandation, les transportent dehors avec un soin méticuleux.

Minuit 20. — Un obus tombe au centre de la galerie, mais éclate heureusement à quinze mètres de nous. Les éclats lacèrent une jolie toile qui porte les traces du vandalisme des Boches, car nous avons tenu à la sauver comme mémento. Tout-à-coup, un craquement sinistre se produit : la toiture croule sur le plafond qui, heureusement, tient encore bon ; nous nous empressons de mettre toutes les œuvres en sûreté ; il ne reste plus rien dans la galerie que quelques gravures que je ne crois pas menacées pour l’instant.

Je traverse la galerie des « Amis des Arts»; les murs sont nus ; il n’y reste plus de tableaux ; je suppose qu’ils ont été enlevés à l’avance. Nous sortons un instant pour prendre l’air, mais, voyant d’énormes morceaux de bois enflammés près des toiles que nous venons de sauver, je les fais transporter sans perdre de temps, place de la Madeleine, contre la maison de M. Cotteau de Simencourt. Environ 80 tableaux sont ainsi hors de danger. Un homme arrive et m’offre son concours que j’accepte chaleureusement ; je l’invite à suivre notre petit groupe, ce qu’il fait sans hésitation ; c’est M. Foucart, peintre en voitures, rue du Conseil ; il est âgé de 60 ans.

1 h. — Nous pénétrons, en enfonçant les portes, dans une salle située au premier étage, à main gauche de la Cour d’honneur ; une certaine quantité de toiles et gravures sont enfermées dans des placards dont nous défonçons les portes. En ce moment, arrive un autre civil qui me demande s’il peut être utile ; il paraît fatigué ; je le lui fais remarquer, mais il insiste et dit que je lui ferais plaisir en l’occupant ; j’admire ce courage et cette bravoure que montre toujours ce brave nommé Arson, sacristain, de la Cathédrale, je l’accepte donc avec plaisir.

Nous descendons rapidement les quelques tableaux et gravures que nous trouvons, plus une pendule ancienne, deux candélabres et une petite statue en bronze. Mais l’incendie nous gagne de vitesse et nous sommes obligés de redescendre au rez-de-chaussée.

Un obus crève une certaine partie de la Galerie Constant Dutilleux. J’encourage mes hommes, car le Salon Italien est en feu ; heureusement toutes les toiles ont été enlevées, probablement avant l’incendie… Je suis heureux qu’elles aient pu être mises à l’abri car je me plaisais à contempler ces toiles de valeur, les années précédentes.

Nous attaquons la Galerie Dutilleux ; le brasier gronde au-dessus et à côté de nous.

3 h. 1/2. — Un nouveau civil arrive et se met immédiatement à notre service. C’est M. Eugène Théry, 52 ans, demeurant rue des Trois Filloires, n° 1. Je l’accepte avec plaisir car j’ai pu apprécier l’énergie qu’il a déployée la veille en secondant M. Lavoine dans le sauvetage des Archives municipales.

4 h. — Un nouveau civil se joint à nous : M. Fernand Gobet, 55 ans, Juge de Paix à Arras, né à Albert (Somme), le 12 juillet 1862. On se remet à l’œuvre. Notre équipe de sauveteurs se monte actuellement à huit personnes Toutes les galeries sont en feu ; nous galopons à côté des flammes. Une dernière œuvre reste ; je fais la courte échelle à M. Théry qui réussit ainsi à sauver le portrait de Dutilleux,

5 h. 1/2. — M. Leroy arrive, stupéfait devant les progrès de l’incendie ; nous montons l’escalier, à main gauche du perron, et je vois M. Leroy pénétrer dans les flammes, près de la galerie des Médailles ; il m’invite à le suivre pour sauver encore quelques tableaux qui se trouvent dans le brasier et je sauve cinq toiles qui portent les traces de l’incendie par suite de réchauffement qu’elles ont subi.

7 h. — Tous les bâtiments sont en feu, depuis le haut jusqu’en bas ; ailes gauche et droite, bâtiments transversaux, tout brûle ou achève de se consumer. Harassé de fatigue et de sommeil — je suis debout depuis 36 heures — je n’en puis plus : M. Leroy me dit que c’est suffisant et que je mérite bien du repos, et il m’envoie dormir un peuiv.

Signé : Vignezv « 

                                                       J.Darras

i Quelques jours après, M. Wacquez tombait, sous les obus, mortellement atteint, en tentant d’arracher aux flammes le bijou qu’était Saint-Jean-Baptiste.

ii C’est alors que M. Leroy se rendit, à la cathédrale, qui commençait elle aussi à brûler, et, avec M. l’abbé Miseron, y organisa le sauvetage.

iii La « Soupe populaire » avait était installée par Mme Godefroy dans les caves mêmes du Musée, à droite du perron. La poste occupait les caves voisines, entre la « Soupe populaire » et l’entrée du Jardin botanique. Ou trouver détail plus pittoresque que ce « petit repas » sous les bâtiments en feu.

iv Le total des œuvres sauvées, de 22 heures à 7 heures se monte à 600 numéros.

v Lexactitude de ce récit est attestée par ceux qui ont assisté à l’incendie en tout ou en partie ; nous relevons les signatures dans l’ordre suivant : Moulavé Edouard, gendarme, qui ajoute : « Ma reconnaissance à M. Vignez qui, par son sang-froid et son courage, m’a évité une mort certaine », le capitaine de gendarmerie Duhamel pour le gendarme Quertant, le gendarme Bernard, M. l’abbé Miseron, M. Godefroy, Juge d’instruction, M. Lavoine, Archiviste, MM. Foucart Père et Fils, Arson, E. Théry, M. Gobet, Juge de Paix, le sous-lieutenant G. Sens, MM. P. Ferret, Chamart, pompier volontaire, M. Proteau, Procureur de la République, M. Victor Leroy et E. Ruff.

Résumé de l'incendie du Palais St Vaast. Document paru dans Le Lion d'Arras, le 25 juillet 1916

Résumé de l’incendie du Palais St Vaast.
Document paru dans Le Lion d’Arras, le 25 juillet 1916