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La bibliothèque dans la tourmente de la Grande Guerre

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En août 1914, lorsque la guerre éclate, rien ne prédestine Arras à connaître un tel martyre. Pierre Flamenti, archiviste départemental et bibliothécaire municipal, est mobilisé dès les premiers jours du conflit.

Le souvenir de 1870, qui ne provoque aucune destruction dans la ville, et le sentiment partagé par tous que la guerre sera courte, n’entrainent aucune mesure pour mettre à l’abri les collections de la bibliothèque municipale. Tout au plus, comme en 1870, les collections précieuses, sous le contrôle d’Edmond Morel et de Fernand Lennel, bibliothécaires adjoints, sont mises en caisse et descendues dans les caves du palais Saint-Vaast.

L’incendie de l’hôtel de ville le 6 octobre 1914 et plus particulièrement le sauvetage périlleux des archives communales, dont une partie est irrémédiablement détruite et leur transfert à l’abbaye Saint-Vaast, n’entraînent pas plus de mesures de protection.

Le 5 juillet 1915, vers 16h, c’est sur une grande salle, encore remplie de tous ses trésors littéraires, que les premiers obus tombent. A 17h30, « la superbe bibliothèque devient la proie des flammes. […] tout secours devient superflu»ii. Le feu se propage rapidement aux toitures puis aux planchers. A 20h, Les toitures s’écroulent et à 21h30, c’est la façade de la bibliothèque qui tombe.

« Elle brûle la merveilleuse bibliothèque des bénédictins avec ses salles annexes et son vaisseau peut-être unique au monde. Sous les cuisantes caresses du feu, les riches lambris de chêne gémissent et se tordent. Sous la pluie des obus incendiaires, les parquets s’entrouvrent et flamboient. Elle croule dans le brasier cette galerie gracieuse qui, malgré son énorme poids de livres, paraissait si svelte, si légère. L’un après l’autre, chaque rayon, dévoré, y laisse tomber ses trésors, legs précieux d’un studieux et admirable passé. C’en est fait pour toujours des cinquante mille volumes de la bibliothèque, dont beaucoup avaient été feuilletés par les moines civilisateurs des abbayes de Saint-Vaast, de Mont-Saint-Eloi, de Maroeuil, d’Auchy-les-Hesdin. En les ouvrant, on pouvait se figurer vivre avec eux ; on se sentait transporté bien loin dans le temps et dans l’espace ; on planait dans une atmosphère plus haute et plus sereine, saturée de paix, de charité, de désintéressement, d’idéalisme. »i

i « La Kultur » in Le Lion d’Arras n° 25 du 25 juillet 1916.

Le feu détruit la quasi-totalité des fonds. Les 50 000 volumes imprimés sont partis en fumée. Les collections de périodiques sont anéanties. Les 1 200 manuscrits de Victor Advielle sont détruits. Des 209 incunables qu’elle possède alors, un seul est sauvé des flammes, étant mis à l’abri avec les manuscrits les plus précieux. L’ensemble des catalogues et des fichiers sont également détruits. Tous les registres d’entrée et d’inscription disparaissent, empêchant ainsi de connaître qui fréquente la bibliothèque de 1784 à 1914.

Après l’incendie, les ruines sont fouillées à la recherche d’ouvrages. Pierre Flament, alors capitaine au 413e Régiment d’infanterie, est renvoyé à Arras pour procéder à l’évacuation des archives et des ouvrages. Le 21 août 1915, un convoi emporte à la Bibliothèque Nationale les manuscrits et livres mis à l’abri, afin de les protéger. Ils ne reviennent à Arras qu’en 1920.

Arras, la bibliothèque

Arras, la bibliothèque (Collections iconographiques de la Médiathèque de l’abbaye Saint-Vaast)

 

A la fin de la guerre, la bibliothèque n’est plus qu’un monceau de ruines que les bombardements continus jusqu’en 1918 achèvent d’éventrer. La destruction du « grand vaisseau de Saint-Vaast » entraine la perte irrémédiable de collections qui faisaient la fierté et la richesse de la bibliothèque d’Arras, l’une des trente-trois bibliothèques classées de France en 1897. La reconstruction s’avère difficile et coûteuse. C’est un nouveau départ qui attend la bibliothèque.

i Pierre Flament est tué au combat le 1er août 1916 au Bois-Fumin, secteur des Éparges, au pied des côtes de Meuse

ii « Un document » in Le Lion d’Arras n°25 du 25 juillet 1916.

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